La juste distance

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La vie de parent est sans doute le meilleur exercice d’adaptation qui nous soit proposé. Tout au long du développement de notre enfant, nous avons sans cesse des ajustements à faire en fonction de leur évolution et de leurs besoins.

Le réglage le plus délicat est sans doute celui de la distance et de la capacité à être très proche d’eux tout en les laissant s’éloigner, savoir leur tenir la main, sans trop la serrer et la lâcher quand il le faut.

L’accouchement est la première séparation qu’affronte une maman et sans doute la plus irréversible. Elle devra désormais partager son enfant avec son entourage. Pour les femmes qui ont vécu avec plénitude leur grossesse il peut y avoir un sentiment de vide, le premier … L’allaitement viendra peut-être prolonger ce lien fusionnel et unique entre la mère et son enfant, mais un jour vient où il faut sevrer son enfant et accepter de déléguer. C’est le deuxième pas. Il faudra en faire ensuite bien d’autres pour laisser notre enfant s’ouvrir au monde.

On connaît la règle du jeu dès le départ. On a été nombreux à le dire à haute voix devant témoins le jour de son baptême, en citant l’incontournable Khalil Gibran : « vos enfants ne sont pas vos enfants,… Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas. »

Car c’est bien cela notre rôle de parents, notre rôle d’éducateur, être l’arc sur lequel ils s’appuient pour se projeter vers leur avenir. Education signifie « guider hors de… ». Et c’est ce que nous nous efforcerons de faire. Nous leur apprendrons à marcher, pour qu’ils s’aventurent jusqu’à la pièce d’à côté. Puis à faire du vélo, jusqu’à la rue d’à côté. Et un jour à conduire jusqu’au pays d’à côté… Nous leur apprendrons à vivre en société pour qu’ils se fassent des copains devant lesquels ils ne voudront plus nous tenir la main. Nous leur apprendrons à aimer leur prochain pour qu’ils trouvent leur âme sœur, cette personne qui deviendra soudain LA plus importante à leurs yeux.

Nous ferons tout cela, de manière tendrement imparfaite bien sûr, mais avec beaucoup de bonnes intentions et énormément d’amour. Donc, évidemment, une fois la mission accompli, une fois nos têtes blondes prêtes à prendre leur envol, on sera satisfait du travail accompli …ou pas. Théoriquement on devrait au minimum être fier d’eux au maximum soulagés et heureux d’avoir plus de temps pour nous. Nous aimerions tous vivre dans ce pays magique qui se nomme « Théorie » puisque tout est simple et parfait en Théorie…mais nous vivons plus proches d’un lieu dit « Pratique », un endroit charmant mais plein de contradictions et d’imperfections.

Celles-là même qui nous amènent à continuer à dire leur âge en mois au-delà de leurs 3 ans. Qui provoquent une inondation lacrymale leur premier jour d’école. Qui nous font être si contente qu’ils Adoorent la maîtresse, mais penser au fond de nous qu’ils auraient pu se contenter de bien l’aimer. Qui nous font dire que « quand même, 4 dodos c’est beaucoup pour un premier camp de ski ». Qui font qu’on a un peu mal au cœur quand ils sont tristes de nous quitter, mais encore bien plus mal quand ils ne le sont plus. Qui font que, le jour où ils mangent à la cantine, la corvée du repas de midi se mue soudain en un moment privilégié qu’on adorait partager avec eux. Qui nous font leur dire sans cesse « mais grandis un peu », tout en continuant à les appeler « mon bébé » au bord du terrain de foot. Qui nous font nous réjouir qu’ils se douchent enfin tous seuls, puis s’offusquer de trouver la salle de bain fermée à clé. Qui nous font affirmer sans sourciller qu’on ne comprend pas pourquoi il préfère aller à Magaluf avec ses copains alors que les randonnées en famille dans les Cévennes c’était tellement plus sympa. ..

Bref, nous vivons tous à un moment donné ce genre de paradoxe. Cette tension interne qui fait que si l’émancipation de nos enfants est une chose tout à fait naturelle elle peut parfois provoquer chez nous parents une douleur tout à fait surnaturelle. Cette soudaine absence, ce nouvel espace inoccupé qui prend tantôt la forme d’un vide abyssal tantôt la forme d’une nouvelle liberté. Temps libre ? Temps vide ? Chacun sa conception, chacun son ressenti.

Une chose est sûre, il n’y a pas de jugement à porter sur la réaction des parents face à ces moments de distanciation. L ‘intensité de cette douleur ne dit rien sur la force de la relation avec notre enfant. Il serait hâtif et abusif de conclure que la tristesse au moment du départ d’un enfant est proportionnelle à la force de l’amour qu’on lui porte. Si l’intensité de cette douleur ne dit pas grand-chose sur la relation parent-enfant, elle en dit beaucoup sur nous. Sur notre histoire, sur notre parcours, sur notre manière d’avoir su ou pu équilibrer les différentes sphères de notre vie : familiale, amoureuse, sociale, professionnelle, sportive, associative,…

Il faut savoir que 35 % des parents, en majorité des mamans, souffrent du « syndrome du nid vide ». Cette déprime « post-departum » se traduit généralement par un sentiment d’abandon, de vide voire de solitude. Pour les mamans qui ont choisi de mettre entre parenthèses leur vie professionnelle pour être mère au foyer, le fait que les enfants soient de moins en moins présents les place en situation de chômage technique. Ce n’est donc pas un hasard, si les personnes que je rencontre dans le cadre d’un bilan viennent souvent me voir au moment où leur dernier enfant entre à l’école, ou au moment où le premier quitte la maison.

Car tout le défi pour passer le cap de ces séparations est de trouver le moyen de s’investir dans de nouveaux projets pour transformer ce vide en espace. Un espace pour soi, pour reprendre une formation, s’investir dans un nouveau projet professionnel, se remettre à faire du sport, exercer un talent artistique, prendre ces cours de langue, de dessin, de photo… , dont on rêvait depuis longtemps, planifier un voyage. Les possibilités de faire des projets, seul ou en couple, sont multiples et sont la clé pour dépasser ce moment de crise. Les périodes de chaos que nous rencontrons sont souvent à l’origine des changements que nous vivons.

Les enfants ont le chic pour nous bousculer, nous remettre en question et nous faire sortir de notre zone de confort. Leur départ ou leur éloignement est juste une épreuve de plus qu’ils nous proposent. Montrons leur qu’on est à la hauteur !  Laissons-les s’envoler librement et légèrement, écrire leur propre histoire sans porter le poids de la nôtre.

Quant à la nostalgie, elle est légitime mais superflue. Les souvenirs créés le sont à jamais, ils résisteront au temps et à la distance. Vous passez moins de temps avec vos enfants ? Et alors ? L’amour n’est pas une question de quantité mais de qualité.  Plus vos enfants deviendront adultes plus ils comprendront vos choix de parents.

Et si le meilleur était finalement à venir ? Ce moment surréaliste où ils vous inviteront chez eux et vous demanderont d’enlever vos chaussures 🙂

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