Milieu de vie : crise ou transition ?

Certains parlent de « crise » de milieu de vie,  je lui  préfère le terme « transition ». A l’image de l’adolescence, le milieu de vie est une étape de notre développement qui comporte de nombreux enjeux. Pour certains cette étape peut être vécue comme une crise, mais elle est également une source de nouvelles  opportunités.

Commençons par décrire ce qui se passe à ce moment de notre vie. Beaucoup de choses sont dites et redites sur l’adolescence, dont on sait qu’elle est le passage de l’enfance à l’âge adulte. On parle moins de cette autre phase qu’Erikson appelle le « mitan de la vie » et qui a en commun avec l’adolescence de questionner notre identité.

Ici le passage se fait entre la première partie de notre vie adulte, qu’on a consacrée pleinement à « devenir quelqu’un » et la seconde où l’on cherche, désormais, à « devenir qui on est » comme nous exhorter à le faire Nietzsche.

En devenant adulte, nous avons endossés différents rôles : professionnels, familiaux, amicaux… et nous avons pris l’habitude de nous définir par ces différents « statuts ». Pour nommer cette partie de notre personnalité que l’on construit pour tenir notre rôle social, Jung parlait de « persona » en référence aux masques portés par les comédiens dans l’Antiquité. Il la décrit comme un costume du Moi, une sorte d’enveloppe extérieure chargée de faciliter notre adaptation à la société. Nous vivons tous cela dans notre vie de tous les jours : « Bonjour, je suis la papa de … », « Enchanté, je suis la femme de… », « Je me présente, Monsieur X, marketing manager… », « Allo, oui, je suis la secrétaire de …» « Oui, c’est bien mon tour, je suis le numéro 632… » finalement les occasions de se présenter juste comme Soi sont bien rares.

Le milieu de vie, c’est la période – généralement entre 35 et 55 ans – où ce « soi intérieur » choisit de se manifester. Si certains évènements (deuil, licenciement, maladie,…)  peuvent être déclencheurs : il s’agit bien souvent d’un lent processus. Une petite voix qui se fait d’abord très discrète et qui peu à peu augmente le volume espérant parvenir à se faire entendre. Hommes et femmes sont indifféremment concernés mais ne répondent pas de la même manière. Les femmes sont souvent plus à l’écoute d’elle-même et dès les premiers murmures elles parviennent à conscientiser ce passage. Les hommes ont plutôt tendance à se jeter dans l’action, ils font « plus » de la même chose pour s’occuper l’esprit, jusqu’à ce que la pression intérieure déborde et parfois implose.

Ce que certains s’obstinent à nommer « crise de la quarantaine », correspond simplement à un bilan de mi-parcours. Nos enfants grandissent, nos parents vieillissent, notre corps se transforme, la maison est terminée, le couple bien installé dans la routine, les objectifs de carrière ont été atteints, tout semble bien établi au point d’en paraître effroyablement figé. On se trouve comme au sommet d’une montagne dont on a enfin atteint le sommet tant convoité. Certes la vue y est belle, mais très vite on cède à la tentation de regarder en bas et un sentiment de vide nous envahit. La peur de la chute, la perspective qu’on ne peut aller plus haut, le constat que la pointe du rocher est finalement très étroite, tout cela contribue à nous procurer un sentiment d’asphyxie.

On finit même par remettre question le bien-fondé de cette ascension. Était-ce vraiment notre volonté ? Finalement, nous avons juste suivi le groupe, nous nous sommes accommodés à leurs exigences, avons scrupuleusement suivi les consignes, respecté le tracé recommandé, encordés les uns à l’approbation des autres, amarrés aux exigences et aux règles de notre société. Cette impression d’avoir était celui que les autres attendaient qu’on soit s’accompagne parfois d’un sentiment de s’être oublié, d’avoir renoncé à soi pour le bien des autres, de ne pas avoir eu vraiment le choix.

Ces réflexions sont légitimes et mêmes bienvenues puisqu’elle nous donne l’occasion de définir ce qui est vraiment juste et primordial  à nos yeux, de nous interroger sur nos valeurs. Après l’ascension, nous voici embarqués dans une exploration plus souterraine : se plonger au cœur de soi pour se RE-connaître et y trouver des trésors enfuis. Cette nouvelle aventure est souvent la promesse de découvrir des parties de soi qu’on avait mis de côté et qui pourront désormais s’exprimer librement.

Cette quête de soi et ces questionnements pourraient se dérouler plus paisiblement s’ils n’étaient pas si étroitement aliénés à la question du temps qui passe.  Parvenus à la moitié de notre vie, on se  demande légitimement  quelle trace on souhaite laisser. La petite voix intérieur nous souffle « c’est maintenant ou jamais », les signaux d’alerte s’enclenchent, un sentiment d’urgence nous envahit. La pression du compte à rebours finit par transformer cette phase de transition en « crise ». Mues par ce besoin pressant d’agir et de conquérir un bonheur absolu bien mérité, il n’est pas rare que les têtes se mettent à tourner. Enivrés par l’envie de liberté et par  la certitude que tout est possible, certains n’hésitent pas à faire tomber toutes les barrières et à flirter avec les extrêmes pour vibrer et se sentir pleinement vivant.  D’où des réactions parfois surprenantes, un mari fidèle et aimant frappé par le démon de midi, un homme d’affaire qui quitte tout pour faire le tour du monde, une épouse modèle qui quitte son foyer pour suivre un prince de passage, une autre qui veut soudain un dernier enfant,…

C’est dans ces moments-là, qu’il faudrait que nos vies soient dotées de la fonction « pause » afin de faire un arrêt sur image. Pouvoir prendre tout notre temps pour faire le point et identifier nos réels besoins. Eviter des décisions trop radicales et trop hâtives. Eviter les passages à l’acte précipités. Eviter les fuites en avant qui emportent tout sur leur passage et engendrent d’immenses dégâts collatéraux.

La (seule) règle d’or pour bien négocier ce passage est définitivement de se poser. Mettre si nécessaire les choses par écrit, ne pas hésiter à consulter un ami, ou un professionnel, se retirer au calme quelques jours … prendre le temps de faire connaissance avec son vrai soi et comprendre comment le satisfaire. Pour laisser cette nouvelle facette de leur personnalité s’exprimer certaines personnes n’entrevoient pas d’autres moyens que de détruire ce qu’elles considèrent soudainement comme des obstacles à leur liberté. Elles confondent révolution et évolution.

Car la transition du milieu de vie, pour qui sait l’accepter, est une véritable opportunité d’évoluer vers une certaine plénitude. S’épanouir en construisant de nouveaux projets en phase avec nos aspirations profondes : entreprendre une nouvelle formation, planifier un voyage, se reconvertir professionnellement, se mettre à la peinture, faire du bénévolat, prendre des cours de piano, écrire ses mémoires, créer son entreprise, développer sa vie spirituelle…

L’un des enjeux principal de cette phase est d’accepter que nos besoins changent. Comme le disait Jung «  ce qui était essentiel au matin de notre vie le semble moins dans l’après-midi de notre vie ». Etre capable de renoncer, de sortir de sa zone de confort tout en préservant nos fondamentaux.  Oui, il est légitime d’avoir envie d’autre chose, mais que cela ne nous empêche pas de célébrer ce qu’on a construit et qui a contribué à nous construire. Nous sommes appelés à dépasser nos résistances au changement, pour redéfinir notre espace de vie, nous devons faire tomber certaines cloisons pour voir s’ouvrir de nouveaux horizons mais tout en prenant soin de préserver les  « murs porteurs ». Ce déséquilibre momentané n’est pas forcément agréable à vivre mais il est nécessaire pour pouvoir embrasser pleinement ce prochain cycle de vie. Nietzsche le disait très justement « Il faut porter en soi le chaos pour être capable d’enfanter une étoile dansante ». Que de défis, que de promesses, que de vie !

Si vous êtes déjà dans le mitan de votre vie, j’espère que cet article vous sera utile. J’espère surtout que ceux qui ne le sont pas encore n’attendront pas « la crise » pour amorcer cette réflexion. La meilleure des préventions est de s’entrainer dès aujourd’hui à ce type de questionnement. Apprivoiser la petite voix et en faire une alliée, plutôt que d’attendre passivement qu’un beau jour ses hurlements nous fassent vaciller. Aller à la rencontre de la petite voix c’est : Se questionner régulièrement sur nos valeurs et vérifier qu’on est en accord avec elles. Se demander dans nos actes, nos prises de parole, nos décisions, si c’est notre Soi qui s’est exprimé ou l’un de nos « statuts ». Analyser la palette de nos « personnages » et identifier lesquels sont des rôles de compositions. Repérer ceux qui sont trop éloignées de nous et si nécessaire réécrire certaines parties du scénario. S’habituer peu à peu à suivre son instinct, prendre le risque de déplaire et d’essuyer des critiques. La liste est non exhaustive, à vous de la compléter…

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